"Les
Yeux Bas"
Un enfant est un cadeau de la vie.
Un cadeau de l'amour, une chance de grandir. On ne l'aime pas
pour soi - égoïsme courant, par ignorance sans doute-
L'enfant est l'avenir que l'on donne à son existence, le prolongement
de soi, l'éternité renouvelée.
Suis-je digne d'être renouvelé ?
Je vis par procuration cette chance. Mon fils est venu au moment ou je ne l'attendais
pas, avec sa mère. Je ne me suis jamais jusqu 'alors posé cette
question : mais qu'étais-je capable de donner :
- mon amour, c'est sur, je l'ai trop longtemps gardé pour moi
- un toit pour sa mère en fuite aux problèmes d'autres cieux,
bien évidemment
- de l'éducation, sûrement mais avec quels savoirs, quelles règles.
Les miennes n'étant pas fameuses
- une maison, un repas chaud, du temps ?
En fait, les choses se sont passées,
simplement, vite, très vite. Et je lui ai construit son
nid, je l'ai couvé, aimé.
Un jour, il m'a appelé Papa
Le mien, je l'ai si peu connu,
si peu eu à mes cotés. Il m'a manqué. A
sa mort, trop tard, je l'ai pleuré.
Avec le temps, la fierté est
venue. Le voir grandir, me ressembler peu à peu, comme
par magie et l'entendre parler pour la première fois,
ses mots comme les miens -une deuxième naissance- avec
ma voix, mon accent ciselé, mon odeur.
Mon père eut été fier aussi.
Un petit garçon venu au
monde à 2ans, brun bouclé, le sourire accrocheur,
les yeux pleins de demandes.
Les premiers jeux, les premières complicités mais aussi les premières
colères. Et puis l'enfant grandit, au rythme des écoles et d'une
complicité partagée, se rapprochant aussi des échéances.
Son père et sa mère écartaient leur chemin inéluctablement.
Le jour arriva pour éprouver la solidité d'un lien. Elle partit,
m'arrachant ce fils.
Week-end échangés sous des toits partagés, un cur
en souffrance : le mien ? le sien ?
Quel avenir à 11 ans ? Solides et fragiles nos espérances !
Vivre mes angoisses : un étranger pour l'accompagner un bout de vie.
Douleurs.
J'ai peur pour mon avenir de père, histoire fugace rêvée.
Les quelques années passées à tes
côtés, t'auront donné l'identité que
ton père de sang t'a volée.
Moi je n'ai pas eu peur des métissages en des temps troublés,
ou la race et la couleur des peaux sont des passeports de liberté, et
de vie.
J'aurai aussi voulu te donner mon
nom. Il m'a manqué du temps. Pardonne-moi.
Je sais qu'au fond de ton être, tu garderas trace de mon amour, de mon
ambition pour toi.
Tu as fait de moi un père, un papa, enchaîné à ta
destinée.
Ta vie sera difficile, ta peau
reprochée, ton nom sali.
Tu auras des amours heureuses, et tristes à mourir. Mais tu résisteras,
car je t'ai donné ma force.
Un jour je partirai, rejoindre
les anciens, prés des étoiles. Sur ma tombe, un
nom différent mais une même communauté de
cur, ta famille.
Les fleurs déposées et les larmes versées seront ma rosée
renaissante.
Papa
Enza Chaybif -
2001