Textes

"Question de temps"

Comment perdre son temps, j'en suis là !

Mes rides ont pris place sur un corps toujours vigoureux et cela se voit.
Peu de temps a suffi : cela vous passe dans le dos, l'air de rien, vous enveloppe chaudement, un brin protecteur. Et c'est sans méfiance aucune à son égard que le temps vous prend vos heures et vos jours. Et voilà, comment, petit à petit, mois après mois, on se retrouve " vieux ".
Le passage de " jeune " à " vieux " n'existe pas. On est l'un et puis l'autre. C'est tout. Personne ne vous prévient avant. Car personne ne sait à quel moment précis on change d'état. Tout est question de perception extérieure : les uns ne vous voient pas changer et les autres vous donnent 10 ans d'un coup !
Le temps est traître, il ruse, se cache. Te surprend dans ton sommeil !
Et un jour une jeune femme de 20ans te dit " vous " et ça fait mal. Qui le lui a dit, le temps ? de quoi se mêle-t-il ?
J'aurais aimé que Laura me dise " tu ", sans barrières, directement dans les yeux. Par le " vous " elle a mis de la distance pour se protéger. Inconsciemment se protége t-on du temps ? cela s'attrape t-il ? par timidité ? non, je crois que ce fut un " vous " pour me faire comprendre que nous n'étions pas reliables. Deux mondes sans connections directes, mais simplement des passerelles de courtoisie.
Ah Laura, je t'en veux un peu. Une innocence qui contraste avec ma solitude de vieux loup. Plus tard tu comprendras sûrement les tourments de l'âge (expression de vieux caractérisée : il faut que j'arrête !)
Mais Laura est belle et son âme est forte. Le temps ne pourra rien sur elle. Tant mieux !
Est-ce à dire que mon âme est faible ? drôle de question !
Si je me la pose, c'est qu'il y a un trou, un trou d'âme. Une immensité à vrai dire, que j'ai tenté d'explorer, de comprendre plus longtemps que nécessaire.
Quel gâchis ! N'ai-je fais que ça pour moi jusqu'à présent ? tourné en moi-même, ignorant le monde des autres, te privant d'une vie heureuse et partagée : c'est ma faiblesse de le croire.
Soit ! et maintenant ?
Ouvrir les yeux, partir à la découverte du monde des autres, m'ouvrir, me donner et m'offrir. M'accepter enfin.
Comment faire ? Je ne suis resté un enfant en profondeur, le temps ayant fait son œuvre qu'en surface, ignorant par dédain mon antre. Et le décalage s'est créé entre mon âme et mon corps. Rattraper le temps perdu fut donc mon erreur, malgré moi.
Je me fous du temps qui passe si dans son cortège se trouve aussi mon étoile.
Une seule rencontre, je prie pour une seule, vraie et sincère rencontre, emplie de cette force qui construit les avenirs. Peu m'importe si décalage il y a, si ce n'est pas l'icône de mes rêves et de mes pensées les plus hardies. Je m'en fous !
Un corps à chérir, à effleurer du bout des sens. Un corps, rempart face aux doutes, qui ancre les désirs dans des chaloupements nerveux et tendres. Des lèvres qui cessent de parler dés lors qu 'elles goûtent à la gourmandise éternelle des étreintes sensuelles. Des yeux qui aspirent au silence amoureux et qui clignent au ralenti pour ne rien perdre de l'instant présent. Des mains qui donnent de la chaleur à chaque contact, à chaque impulsion comme une invitation à rêver.
Suis-je au paradis ?
J'ai fait un vœu :
Que le temps devienne mon allié, qu'il me porte loin dans mes rêves, pour que durent une éternité ces moments de bonheur.

Enza Chaybif - Juillet 2002